L’homme sans souci

Ce roi-là s’angoissait pour tout. Non pas pour les maux du royaume (« Les gens ? disait-il. Quelles gens ? ») mais plutôt pour ces riens majeurs qui occupent l’âme et le cœur des écorchés vifs richissimes. Quel costume pour l’opéra ? J’ai mal au doigt. Ai-je un cancer ? Aujourd’hui tout va. Mais demain ? Telles étaient les inquiétudes renouvelables à l’infini qui de l’aube au soir l’obsédaient. Vint le jour où son conseiller lui dit :

-Sire, j’en ai assez de remonter votre moral de la cave au premier étage, tous les matins, comme je fais depuis que vous régnez sur nous. Je connais l’homme qu’il vous faut. 11 vit sans le moindre souci avec cinq ou six sous par jour. Allez le voir, observez-le. Peut-être vous apprendra-t-il à ne pas sursauter d’effroi à la moindre mouche qui passe.

-Tu crois ? répondit le roi.

Mais le soir même, à la nuit noire, confiant de l’œil droit et jaloux de l’œil gauche, il se travestit en mendiant et alla frapper au volet de cet ami du dieu Bonheur.

L’homme était en train de dîner. Il lui offrit de son fromage.

-Es-tu content ? lui dit le roi.

-De quoi manger, de quoi dormir, quatre murs, un toit sur la tête, que puis-je demander de mieux ? lui répondit le bienheureux.

-Sans doute as-tu un bon métier ?

-Je répare les pots cassés. Je gagne cinq, six sous par jour. Cela me suffit amplement.

« Trop facile, pensa le roi. Je vais lui donner du souci. Je suis curieux de voir comment il saura s’en dépatouiller. » De retour au palais :

-Ministre, j’interdis que tout pot cassé soit dorénavant recollé. Qu’on achète du beau, du neuf. Il faut stimuler le commerce !

Le lendemain, sur le marché, plus rien pour le raccommodeur. Il s’en alla, le nez au vent. Il rencontra, dans un faubourg, un pauvre vieux à bout de souffle qui rafistolait sa maison. Il lui donna un coup de main. Au soir, comme il rentrait chez lui : -Salut, mendiant ! Tu tombes bien, c’est bien­tôt l’heure de dîner.

C’était évidemment le roi dans ses haillons de pègreleux.

-As-tu de quoi faire la soupe ? lui demanda le déguisé.

-Je viens de passer ma journée à réparer une charpente. J’y ai gagné cinq sous tout ronds.

Le roi pensa : « Insupportable ! Il me nargue. Il me veut du mal. Nous verrons bien si cette fois il passera entre les gouttes que je vais lui postillon­ner. » Le lendemain, conseil royal :

-Les travailleurs intermittents sont la plaie de notre pays. Qu’on ramasse les bricoleurs, les démé­nageurs de greniers, les conteurs, les chanteurs de rue et qu’on les enrôle de force dans mon armée. Voilà, j’ai dit. Post-scriptum : Il est un jeune homme que l’on ne devra pas payer. Pas un sou ! Je vous dirai qui.

Voilà notre homme à la caserne. On lui donne un casque, une épée, des bottes, un uniforme bleu. Le soir venu, devant sa porte :

-Encore toi, mendiant ? Viens donc, j’ai acheté du vin, des figues, du fromage et des raisins secs.

-Avec quoi ? demanda le roi, les yeux aussi ronds que la bouche.

-C’est un secret. Tu veux savoir ? J’ai brisé mon épée en six et je vends un bout de ferraille, chaque jour, pour cinq ou six sous.

-Et qu’y a-t-il, sacré filou, dans le beau fourreau que voilà ?

-Oh, c’est simple. Une épée de bois.

«Je le tiens », ricana le roi dans sa barbe de faux pouilleux. Le lendemain, dans son palais :

-Qu’on amène sous mon balcon un brigand condamné à mort. N’importe lequel, je m’en moque. Je veux voir aussi illico le soldat privé de salaire, allons, pressons, vous savez bien, le grand beau à l’air déluré.

Voici les deux bientôt plantés au milieu de la cour royale.

-Je te donne l’ordre, soldat, de trancher le cou de cet homme, brailla le roi en désignant du bout du sceptre le malfrat.

-Holà, holà, répondit l’autre, c’est là besogne de bourreau. Je ne suis, moi, qu’un fantassin extrêmement aléatoire, pour ne pas dire incompétent. Et puis, Sire, réfléchissez, ce bougre est peut-être innocent. N’a-t-il pas l’air vraiment stupide pour un assassin chevronné ? Demandons à Dieu son avis. Vous êtes d’accord ? Merci bien.

Et tombant à genoux, bras ouverts, tête en l’air : -Seigneur, roi des rois, je t’implore. S’il faut que je tue, je tuerai. S’il ne faut pas, fais un miracle. Que l’épée que je vais tirer de ce fourreau de cuir bouilli ne soit pas de fer, mais de bois !

Geste grandiose, inoubliable. L’arme au soleil ne reluit pas. Signes de croix interminables parmi les ministres béats. Murmures stupéfaits :

-En bois !

Le roi rit.

-Viens que je t’embrasse. Je te veux chez moi désormais.

-Moi ? Pour quoi faire, Majesté ?

-Presque rien. Te regarder vivre et rire de mes vieilles peurs. Cinq sous par jour.

-Cinq sous ? Parfait !

( Henri GOUGAUD, Le livre des chemins. Site internet )

Photos Unsplash

Auteur : Sylvie Pronost

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